JusticeRécit
Samuel Paty : les dix jours qui ont conduit à l’assassinat d’un professeur
Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie dans les Yvelines, est assassiné par un terroriste islamiste à la sortie de son collège. Dix jours plus tôt, il avait consacré un cours à la liberté d’expression. Entre les deux, une accusation mensongère, une campagne sur les réseaux sociaux et une menace que personne n’est parvenu à arrêter. Les enquêtes et les procès ont progressivement éclairé les rouages de cet engrenage.
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Faits : 5-16 octobre 20208 min de lecture
Conflans-Sainte-Honorine, 16 octobre 2020. La semaine scolaire s’achève au collège du Bois-d’Aulne. Les vacances de la Toussaint commencent. Samuel Paty, 47 ans, professeur d’histoire-géographie et d’enseignement moral et civique, quitte son établissement.
Peu après 17 heures, il est attaqué et assassiné dans une rue voisine du collège. Son meurtrier, Abdoullakh Anzorov, un jeune homme de 18 ans d’origine tchétchène, le décapite avant de revendiquer son acte. Localisé par les forces de l’ordre, il est abattu quelques minutes plus tard à Éragny.
L’attentat provoque une onde de choc dans toute la France. Un enseignant vient d’être tué pour avoir exercé son métier, dans le cadre d’un cours consacré à la liberté d’expression.
Mais pour comprendre ce crime, il faut remonter de dix jours.
Un cours sur la liberté d’expression
Au début du mois d’octobre 2020, Samuel Paty travaille avec ses élèves de quatrième sur la liberté d’expression, la liberté de la presse et leurs limites.
Dans le cadre de cet enseignement, il utilise des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Le sujet s’inscrit dans une séquence pédagogique consacrée à une question particulièrement sensible en France depuis les attentats de janvier 2015.
Les séances ont lieu les 5 et 6 octobre, avec deux classes différentes.
Samuel Paty prévient ses élèves que certaines images peuvent les choquer. Il leur propose, selon les séances, de détourner le regard ou de ne pas regarder les caricatures.
Le déroulement de ces cours suscite des réactions. Certains élèves et parents estiment que la manière dont le professeur a évoqué la possibilité de ne pas regarder les images a pu introduire une distinction fondée sur la religion.
Le rapport de l’inspection générale de l’Éducation nationale, rédigé après l’attentat, reconnaîtra une maladresse ponctuelle dans les modalités pédagogiques, tout en soulignant que l’enseignant n’avait aucune intention discriminatoire.
Cette nuance est essentielle : le cours lui-même relève de l’enseignement de la liberté d’expression. Les discussions sur sa présentation ne sauraient justifier les accusations et les menaces qui vont suivre.
Le récit d’une élève absente
Le 6 octobre, une collégienne de quatrième est absente de la séance d’enseignement moral et civique.
Le lendemain, elle apprend qu’elle est exclue temporairement de l’établissement pour des raisons disciplinaires sans rapport avec ce cours.
Craignant la réaction de ses parents, elle leur raconte une autre histoire. Elle affirme avoir assisté au cours de Samuel Paty et avoir protesté contre une demande faite aux élèves musulmans de quitter la classe.
Son père, Brahim Chnina, croit alors ce récit.
Le 7 octobre au soir, il publie sur Facebook des messages dénonçant l’enseignant et appelant à sa mise à l’écart. Il donne des éléments permettant d’identifier le collège et invite d’autres personnes à se mobiliser.
Une affaire qui aurait pu se régler entre une famille, un professeur et une direction d’établissement devient ainsi une accusation publique.
Le professeur est désormais désigné sur les réseaux sociaux.
Une campagne qui s’étend au-delà du collège
Brahim Chnina prend contact avec Abdelhakim Sefrioui, militant islamiste connu pour ses prises de position et son activisme.
Ce dernier intervient dans la contestation du cours et participe à la diffusion de vidéos contre Samuel Paty.
Les accusations se propagent, alors même que le témoignage qui les a initialement déclenchées repose sur un récit mensonger.
Le 8 octobre, une plainte est déposée contre l’enseignant. De son côté, Samuel Paty porte plainte pour diffamation et dénonce les accusations dirigées contre lui. Il est entendu par les policiers le 12 octobre.
La direction du collège et les autorités académiques tentent d’apaiser la situation. Le référent laïcité de l’académie intervient. Les services de renseignement sont informés de la polémique.
Mais la circulation des accusations en ligne poursuit sa propre trajectoire.
La diffusion des vidéos donne à l’affaire une audience qui dépasse largement la communauté scolaire. Des personnes qui ne connaissent ni l’enseignant, ni son cours, ni les circonstances précises des faits peuvent désormais accéder à son identité et aux reproches formulés contre lui.
C’est l’un des mécanismes centraux de cette affaire : une accusation locale, devenue publique, prend une dimension susceptible d’exposer une personne à des individus radicalisés.
Le 16 octobre, le passage à l’acte
Abdoullakh Anzorov n’est pas un parent d’élève du collège. Il vit en Normandie et ne connaît pas personnellement Samuel Paty.
Radicalisé dans l’idéologie djihadiste, il a connaissance de la polémique visant le professeur. Il se rend à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre, avec l’intention de s’en prendre à lui.
À proximité de l’établissement, il sollicite des collégiens afin d’identifier l’enseignant et leur promet de l’argent en échange de leur aide.
Samuel Paty est finalement désigné.
L’agresseur attend sa sortie puis le tue. Son acte est un assassinat terroriste, commis en raison du contenu d’un enseignement sur la liberté d’expression.
Les enquêteurs établiront ensuite les préparatifs du meurtrier, ses échanges avec plusieurs personnes et les circonstances de son déplacement.
Anzorov ayant été abattu par la police, il ne sera jamais jugé. Les procédures judiciaires porteront donc sur les responsabilités des personnes qui ont contribué, à différents degrés, à l’enchaînement des faits.
Une onde de choc nationale
La mort de Samuel Paty provoque une émotion considérable.
Des rassemblements d’hommage sont organisés dans tout le pays. Enseignants, élèves, responsables publics et citoyens saluent la mémoire du professeur.
Le 21 octobre 2020, un hommage national lui est rendu dans la cour de la Sorbonne, à Paris.
L’attentat ouvre un débat sur plusieurs questions qui dépassent le seul événement : la sécurité des enseignants, la protection des agents publics face aux campagnes de harcèlement, la laïcité, l’enseignement de la liberté d’expression et la circulation de discours de haine sur Internet.
Pour ses proches, ses collègues et ses élèves, l’événement est d’abord la perte d’un homme, d’un professeur et d’un membre de leur communauté scolaire.
Cette dimension humaine ne doit pas disparaître derrière les enjeux politiques et judiciaires que l’attentat soulève.
Des collégiens devant la justice
En décembre 2023, six anciens collégiens sont jugés par le tribunal pour enfants de Paris.
L’une des prévenues est à l’origine du récit mensonger concernant le cours. D’autres ont participé à l’identification de Samuel Paty auprès de son assassin, notamment contre la promesse d’une rémunération.
Les six adolescents sont condamnés, avec des peines adaptées à leur minorité et à leurs responsabilités respectives.
Le jugement distingue ainsi plusieurs comportements : l’accusation mensongère initiale et l’aide apportée à l’identification de l’enseignant.
Cette première procédure établit une partie des responsabilités, sans pour autant répondre à toutes les questions entourant l’attentat.
Le procès des adultes : des responsabilités différentes
Le 4 novembre 2024 s’ouvre à Paris le procès de huit adultes, devant une cour d’assises spécialement composée pour juger les affaires terroristes.
Deux ensembles de comportements occupent notamment les débats.
D’un côté, la campagne de dénonciation menée contre Samuel Paty par Brahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui. Les magistrats doivent déterminer dans quelle mesure leurs actes s’inscrivent dans une entreprise terroriste.
De l’autre, les agissements des proches et des contacts du meurtrier : aides matérielles, échanges en ligne, encouragements ou comportements liés à sa radicalisation et à son projet criminel.
Le 20 décembre 2024, les huit accusés sont reconnus coupables et condamnés à des peines différentes.
Brahim Chnina est condamné à treize ans de réclusion criminelle et Abdelhakim Sefrioui à quinze ans, pour association de malfaiteurs terroriste.
Deux proches d’Anzorov, Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov, sont condamnés chacun à seize ans de réclusion pour complicité d’assassinat terroriste.
Les quatre autres accusés reçoivent des peines moins lourdes, en fonction des infractions retenues.
Plusieurs condamnés font appel.
Mars 2026 : ce que change le second procès
Le 2 mars 2026, la cour d’assises spéciale d’appel de Paris rend son verdict concernant quatre accusés.
La condamnation d’Abdelhakim Sefrioui à quinze ans de réclusion criminelle est confirmée. Celle de Brahim Chnina est ramenée de treize à dix ans.
La cour retient toujours, pour ces deux hommes, la qualification d’association de malfaiteurs terroriste.
En revanche, la situation judiciaire de Naïm Boudaoud et d’Azim Epsirkhanov change profondément.
Les magistrats ne retiennent plus contre eux la qualification terroriste qui avait fondé les condamnations de première instance. Ils sont condamnés pour association de malfaiteurs de droit commun, respectivement à six et sept ans d’emprisonnement.
Cette distinction ne remet évidemment pas en cause la nature terroriste de l’assassinat de Samuel Paty.
Elle signifie que la justice apprécie séparément la nature des actes et le degré de connaissance ou de participation de chaque personne poursuivie.
Le verdict de mars 2026 confirme ainsi la responsabilité pénale des principaux animateurs de la campagne de dénonciation, tout en révisant les qualifications retenues contre les deux proches du meurtrier.
Un pourvoi en cassation est annoncé à la suite de ce verdict. L’état définitif des recours devra être vérifié avant publication.
Ce que révèle l’affaire Samuel Paty
L’assassinat de Samuel Paty reste un événement singulier par sa violence et sa cible : un professeur tué à raison de son activité d’enseignement.
Mais sa compréhension exige de distinguer plusieurs phénomènes.
Il y a d’abord le travail d’un enseignant abordant un sujet sensible dans le cadre de sa mission.
Il y a ensuite les accusations mensongères et leur amplification par des adultes qui transforment un différend scolaire en campagne publique.
Il y a, enfin, un terroriste radicalisé qui découvre cette campagne, choisit de viser le professeur et prépare son assassinat.
Les décisions de justice permettent d’analyser les responsabilités pénales de différents protagonistes. Elles ne signifient pas pour autant que tous avaient la même intention, la même connaissance du projet meurtrier ou le même rôle.
Six ans après les faits, la question de la protection des enseignants reste liée à celle de la circulation de menaces et de campagnes de désignation sur les réseaux sociaux.
Samuel Paty avait consacré son cours à la liberté d’expression. Son assassinat a brutalement rappelé que cette liberté, au-delà de son inscription dans les textes, dépend aussi de la capacité d’une société à protéger ceux qui l’enseignent.
Repères chronologiques
- 5–6 octobre 2020Cours de Samuel Paty sur la liberté d’expression
- 7 octobrePremières publications accusatrices de Brahim Chnina
- 8–12 octobrePlaintes, démarches auprès du collège et diffusion de vidéos
- 16 octobreAssassinat de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine
- 21 octobreHommage national à la Sorbonne
- 8 décembre 2023Jugement des six anciens collégiens
- 20 décembre 2024Verdict du procès des huit adultes
- 2 mars 2026Verdict du procès en appel concernant quatre accusés
Sources non vérifiées
- Inspection générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche — Rapport d’enquête sur les événements survenus au collège du Bois-d’Aulne en octobre 2020. Document administratif de première importance pour comprendre le déroulement des cours et les réactions de l’établissement.
- AFP / RTL — Chronologie des faits ayant précédé l’assassinat, octobre 2020.
- Le Monde — Enquête sur les responsabilités et les événements ayant conduit à l’attentat, 7 avril 2023.
- Le Parisien — Compte rendu du jugement des six mineurs, 8 décembre 2023.
- AFP / TF1 Info — Verdict de la cour d’assises spéciale du 20 décembre 2024.
- Le Monde — Comptes rendus et analyse du verdict d’appel des 2 et 6 mars 2026.
- France Télévisions — Présentation documentaire et récapitulatif des peines prononcées en appel, mars 2026.