SociétéRécit
Samuel Paty : les onze jours qui ont conduit à l’assassinat d’un professeur
Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie au collège du Bois-d’Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), est assassiné par un terroriste islamiste. Onze jours plus tôt, il avait consacré un cours à la liberté d’expression. Entre les deux, le mensonge d’une collégienne, une campagne sur les réseaux sociaux et une menace que l’enquête et trois procès ont depuis reconstitués.
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Faits : 5-16 octobre 202013 min de lecture
Éragny-sur-Oise, 16 octobre 2020, 16 h 54. Samuel Paty, 47 ans, professeur d’histoire-géographie au collège du Bois-d’Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine, rentre à pied chez lui au soir du dernier jour de classe avant les vacances de la Toussaint. Rue du Buisson-Moineau, sur la commune voisine d’Éragny-sur-Oise (Val-d’Oise), où il habite, Abdoullakh Anzorov, 18 ans, le poignarde puis le décapite.3 4 Les images de vidéosurveillance, décrites par un enquêteur antiterroriste devant la cour d’assises en novembre 2024, montrent l’enseignant quitter l’établissement la capuche rabattue sur la tête. Dans son sac à dos, les enquêteurs trouveront un marteau, signe selon cet enquêteur de « l’état de crainte » dans lequel il pouvait se trouver.3
Peu avant 17 heures, un compte Twitter attribué à l’assaillant publie une photographie de la victime et un message adressé au président de la République qui revendique le meurtre.2 Anzorov tire sur les policiers avec une arme de poing à air comprimé ; ils l’abattent. Sa mort est constatée à 17 h 04.3 Dans un message audio en russe, il avait présenté son geste comme une vengeance au nom du Prophète.5
Deux jours plus tard, Libération parlait de « onze jours d’emballement ».2 Ils commencent par un cours.
Un cours sur la liberté d’expression
Le lundi 5 octobre, de 10 h 30 à 11 h 30, Samuel Paty traite avec sa classe de quatrième 5 un point de son cours d’enseignement moral et civique intitulé « Situation dilemme : être ou ne pas être Charlie », dans une séquence consacrée à la liberté d’expression, au programme de quatrième. Il montre très brièvement l’une des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo.1
Les témoignages divergent sur la manière dont il a présenté l’image. Selon l’accompagnante d’élèves en situation de handicap présente dans la salle, entendue par l’inspection générale de l’éducation, il a annoncé une caricature susceptible de choquer les élèves de confession musulmane et leur a dit qu’ils pouvaient sortir s’ils le voulaient : cinq élèves sont sortis avec elle, sans incident, puis le cours a repris. Selon le récit que Samuel Paty a fait à la principale, la possibilité de sortir quelques minutes était offerte à tous les élèves qui craignaient d’être choqués.1 Une élève de la classe, citée par Libération, se souvient qu’il a d’abord demandé s’il y avait des musulmans dans la classe, puis précisé que la possibilité de sortir ou de détourner les yeux valait aussi pour tout autre élève qui serait choqué.2
Le lendemain, une mère d’élève de quatrième 5 appelle la principale : sa fille s’est sentie discriminée. Samuel Paty la rappelle et, selon ce que la mère a rapporté, lui présente des excuses, qu’elle accepte. Le même jour, à 12 h 50, il donne le même cours à la quatrième 4. Cette fois, aucun élève n’est invité à sortir : il les prévient que l’image peut choquer et leur propose de fermer les yeux ou de détourner le regard.1
Le 9 octobre, le référent académique laïcité reçoit l’enseignant. D’après le rapport d’inspection, il lui explique que montrer des caricatures n’est pas en cause, mais que proposer à des élèves de sortir, même dans l’intention de les protéger, était une erreur ; Samuel Paty reconnaît une maladresse. Il est aussi rappelé, lors de cet entretien, qu’il n’a pas demandé explicitement aux élèves musulmans de sortir, mais que ceux-ci se sont sentis désignés.1 Entendu par la police quelques jours plus tard, il a contesté avoir demandé aux élèves musulmans de se signaler et de sortir, selon le procureur national antiterroriste cité par Libération.2
Le mensonge d’une collégienne
Une élève de quatrième 4 était absente le 6 octobre ; sa mère a justifié l’absence pour maladie. Le 7 octobre, la principale prononce contre elle une exclusion temporaire de deux jours, pour des manquements répétés au règlement intérieur depuis la rentrée (retenues non faites, port du masque, respect des adultes), et en avertit les parents le jour même.1
Pour le rapport d’inspection, cette sanction, sans rapport avec Samuel Paty, est « probablement » le véritable déclencheur de l’engrenage. L’élève soutient avoir été exclue pour avoir refusé de quitter un cours auquel elle n’a en réalité pas assisté ; l’inspection écrit que les raisons pour lesquelles ses parents ont repris cette version n’étaient pas élucidées.1 En 2023, le tribunal pour enfants a relevé un mensonge que l’adolescente, âgée de 13 ans au moment des faits, a reconnu.5
Le 7 octobre au soir, son père, Brahim Chnina, publie sur Facebook plusieurs messages contre l’enseignant : il l’accuse d’avoir montré l’image d’un homme nu présenté comme le prophète des musulmans, annonce qu’il ira voir la direction et demande que le professeur soit renvoyé.2
Du collège aux réseaux sociaux
Le 8 octobre, vers 11 h 45, Brahim Chnina est reçu au collège par la principale. Il est accompagné d’Abdelhakim Sefrioui, qui se présente comme représentant des imams de France. L’entretien tourne court : Samuel Paty est traité de « voyou », sa radiation est exigée, et l’accompagnateur menace d’organiser un rassemblement devant le collège.1 Militant islamiste connu des services de renseignement, Abdelhakim Sefrioui avait fondé le collectif Cheikh-Yassine, dissous le 21 octobre 2020.2 6 Le même jour, il filme la collégienne devant l’établissement ; la vidéo sera mise en ligne quelques jours plus tard.2 L’après-midi, les parents portent plainte contre l’enseignant pour « diffusion de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique ».1 Le soir, le père publie une vidéo où il appelle à se mobiliser et laisse son numéro de téléphone.2
L’institution réagit dès ce jour-là. La principale alerte la direction académique, classe l’incident au niveau 3, « d’une extrême gravité », dans l’application de signalement du ministère, obtient une présence policière aux abords du collège ; le renseignement territorial est saisi. Le 10 octobre, une nouvelle vidéo du père, diffusée sur YouTube, cite nommément Samuel Paty. Le directeur académique adjoint l’appelle, l’invite à porter plainte et engage la procédure de protection fonctionnelle, le dispositif par lequel l’État défend ses agents mis en cause. Dans un message à ses collègues, Samuel Paty écrit qu’il est « menacé par des islamistes locaux ainsi que l’établissement tout entier ».1
Le 13 octobre, selon le rapport d’inspection, il porte plainte pour diffamation publique, en même temps que la principale ; le même jour, il est entendu sur la plainte des parents.1
Pendant ces jours-là, l’affaire a trouvé un public bien au-delà du collège. Entre le 9 et le 13 octobre, selon l’accusation, Brahim Chnina a eu neuf contacts téléphoniques avec Abdoullakh Anzorov. Selon l’accusation toujours, une autre accusée, Priscilla Mangel, a présenté au jeune homme, sur Twitter, le cours de Samuel Paty comme une attaque des institutions contre les musulmans.6 La défense d’Abdelhakim Sefrioui a soutenu, elle, qu’aucun contact n’était établi entre son client et l’assaillant, ni la preuve que celui-ci ait vu sa vidéo.6
16 octobre : le passage à l’acte
Abdoullakh Anzorov, réfugié russe d’origine tchétchène, n’a aucun lien avec le collège ni avec l’enseignant.5 7 Selon l’accusation, deux de ses proches, Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov, l’ont conduit la veille dans une coutellerie de Rouen ; le jour même, Naïm Boudaoud l’accompagne à Cergy (Val-d’Oise), où il achète des pistolets à billes.6
L’après-midi du 16 octobre, aux abords du collège, il aborde des élèves et leur promet de l’argent pour qu’ils lui désignent le professeur. D’après le jugement rendu en 2023, un collégien reste plusieurs heures avec lui, lui fournit la description physique et vestimentaire de Samuel Paty et son trajet habituel, et recrute d’autres élèves pour surveiller la sortie ; l’enseignant lui est désigné quand il quitte l’établissement.5 Quatorze minutes séparent cette sortie de la neutralisation de l’assaillant par la police.3
Hommages et questions sur la protection de l’enseignant
Le 21 octobre 2020, le président de la République, Emmanuel Macron, rend un hommage national à Samuel Paty dans la cour de la Sorbonne, à Paris.8

Le rapport de l’inspection générale, publié le 3 décembre, conclut que le collège et l’académie ont réagi avec rapidité, mais que la situation a changé de nature avec la diffusion des messages et des vidéos sur les réseaux sociaux ; il recommande notamment de créer ou de renforcer des cellules de veille de ces réseaux dans les rectorats.1
Une partie de la famille conteste cette lecture. Le 6 avril 2022, dix proches de Samuel Paty déposent une plainte pour non-empêchement de crime et non-assistance à personne en péril, visant des agents des ministères de l’Intérieur et de l’Éducation nationale. Selon leur avocate, Virginie Le Roy, des fautes ont été commises sans lesquelles le professeur aurait pu être sauvé ; la plainte relève notamment qu’une note du renseignement territorial datée du 12 octobre estimait que la situation se calmait. L’ancienne compagne de Samuel Paty, mère de son fils, ne s’y est pas associée : son avocat a déclaré qu’elle tient « l’idéologie salafiste » pour seule responsable de sa mort et estime avoir toujours été soutenue par l’État.9
En 2023, l’enquête ouverte sur cette plainte a été confiée à un juge d’instruction.10 À la date de rédaction, nous n’avons pas trouvé d’information publique sur l’issue de cette instruction. Mickaëlle Paty, l’une des sœurs de l’enseignant, avait par ailleurs demandé au Sénat une commission d’enquête sur les dysfonctionnements ayant conduit à l’assassinat. Le 15 juin 2023, les commissions des lois et de la culture du Sénat se sont dotées des prérogatives d’une commission d’enquête, consacrée non à l’assassinat lui-même mais à la protection des enseignants victimes d’agressions ; leur rapport a été remis en mars 2024.11
Trois procès, des responsabilités distinctes
Le 8 décembre 2023, après deux semaines d’audience à huis clos, le tribunal pour enfants de Paris condamne six anciens élèves du collège. Cinq le sont pour association de malfaiteurs en vue de préparer des violences aggravées, pour avoir surveillé les abords du collège et désigné l’enseignant contre rémunération : le collégien abordé par l’assaillant à 2 ans d’emprisonnement, dont 6 mois ferme aménagés sous bracelet électronique, les quatre autres à des peines de 14 à 20 mois avec sursis probatoire. L’élève à l’origine de l’accusation est condamnée à 18 mois de sursis probatoire pour dénonciation calomnieuse. Le tribunal a dit tenir compte de la gravité des faits, de la personnalité des prévenus et de leur évolution ; les avocats de proches de Samuel Paty ont jugé ces peines insuffisantes.5
Du 4 novembre au 20 décembre 2024, la cour d’assises spécialement composée de Paris juge huit adultes.6 12 Elle condamne Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov à 16 ans de réclusion criminelle pour complicité d’assassinat terroriste, Abdelhakim Sefrioui à 15 ans et Brahim Chnina à 13 ans pour association de malfaiteurs terroriste ; les quatre autres accusés, issus de l’entourage en ligne de l’assaillant, reçoivent des peines moins lourdes.7 12 13 Quatre condamnés font appel.13
Le procès en appel s’ouvre le 26 janvier 2026.7 Le 2 mars, la cour d’assises spéciale de Paris confirme la peine de 15 ans d’Abdelhakim Sefrioui et ramène celle de Brahim Chnina à 10 ans, toujours pour association de malfaiteurs terroriste. Naïm Boudaoud et Azim Epsirkhanov ne sont plus condamnés que pour association de malfaiteurs sans caractère terroriste, à 6 et 7 ans d’emprisonnement.13 Selon l’AFP, les deux hommes ont cette fois convaincu la cour qu’ils n’avaient eu conscience ni de la dérive djihadiste d’Anzorov ni de son projet d’attentat.14 Les avocats de la famille ont salué la condamnation de la campagne en ligne contre l’enseignant et exprimé leur incompréhension sur le sort des deux proches de l’assaillant.14
Les avocats d’Abdelhakim Sefrioui ont annoncé un pourvoi en cassation.7 14 À la date de rédaction, nous n’avons trouvé ni confirmation publique que ce pourvoi a été formé, ni décision de la Cour de cassation.
Depuis le 14 mars 2025, le collège du Bois-d’Aulne porte le nom de collège Samuel-Paty. Selon le département des Yvelines, la décision avait été différée jusqu’au départ des élèves présents lors des faits.15
Repères chronologiques
- 5 octobre 2020Cours de Samuel Paty en quatrième 5
- 6 octobreMême cours en quatrième 4, en l’absence de la collégienne
- 7 octobreExclusion temporaire de la collégienne ; premiers messages de son père sur Facebook
- 8 octobreBrahim Chnina et Abdelhakim Sefrioui au collège ; plainte des parents ; vidéo du père
- 9-13 octobreNeuf contacts téléphoniques entre Brahim Chnina et Abdoullakh Anzorov, selon l’accusation
- 10 octobreVidéo nommant Samuel Paty
- 13 octobrePlaintes de Samuel Paty et de la principale pour diffamation
- 16 octobreAssassinat de Samuel Paty à Éragny-sur-Oise
- 21 octobreHommage national à la Sorbonne
- 6 avril 2022Plainte de dix proches contre des agents de l’État
- 8 décembre 2023Jugement des six anciens collégiens
- 20 décembre 2024Verdict du procès des huit adultes
- 14 mars 2025Le collège prend le nom de Samuel Paty
- 2 mars 2026Verdict du procès en appel
Notes et sources
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Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, « Enquête sur les évènements survenus au collège du Bois d’Aulne (Conflans-Sainte-Honorine) avant l’attentat du 16 octobre 2020 », 3 décembre 2020. ↑
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Libération, publié par La Libre, « Professeur décapité en France : le terrible engrenage au collège du Bois d’Aulne qui a conduit à la mort de “Monsieur Paty” », 18 octobre 2020. ↑
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AFP, publié par Les Nouvelles calédoniennes, « Aux assises, une reconstitution glaçante de l’assassinat de Samuel Paty », 8 novembre 2024. ↑
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Ville d’Éragny-sur-Oise, « Retour en images hommage à Samuel Paty », 16 octobre 2021. ↑
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AFP, publié par La DH, « Assassinat de Samuel Paty : sursis et bracelet électronique pour les six collégiens », 8 décembre 2023. ↑
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Brut, avec AFP, « Procès de l’assassinat de Samuel Paty : qui sont les huit accusés ? », 17 novembre 2025. ↑
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Anadolu, « Procès Samuel Paty : pour la défense de Sefrioui “la peine est indexée sur l’attention médiatique” », 3 mars 2026. ↑
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Présidence de la République, « Cérémonie d’hommage national à Samuel Paty à la Sorbonne », 21 octobre 2020. ↑
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AFP, publié par Arab News en français, « Une partie de la famille de Samuel Paty porte plainte contre l’administration “fautive” », 7 avril 2022. ↑
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ICI (ex-France Bleu), « Assassinat de Samuel Paty : un juge d’instruction enquête sur d’éventuels manquements de l’administration », 7 juillet 2023. ↑
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Public Sénat, « Agressions contre les enseignants : retour sur les mesures chocs de la commission d’enquête du Sénat », 28 décembre 2024. ↑
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Al Jazeera, « Eight sentenced in France in connection with murder of teacher Samuel Paty », 21 décembre 2024. ↑
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Le Club des juristes, « Procès Samuel Paty : trois des quatre peines réduites en appel », 3 mars 2026. ↑
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Brut, avec AFP, « Procès en appel de l’assassinat de Samuel Paty : entre six et 15 ans d’emprisonnement prononcés contre quatre hommes », 3 mars 2026. ↑
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Département des Yvelines, « Le collège de Conflans-Sainte-Honorine où enseignait Samuel Paty porte désormais son nom », 14 mars 2025. ↑